Suivant | Précédent ]

Re: Éthique ou pas?

De: Sarah.Shidler

Commentaires

Un contrat pour ne pas guérir... . .

Question : est-il " éthique " de montrer à ce client comment ne pas améliorer son état au tout début des écoles interactionnelles du dos ?

Résumé : les valeurs personnelles des praticiens et les objectifs de la CSST n'ont pas prépondérance sur les droits de l'usager : droit à un consentement éclairé, droit au traitement approprié et droit de participer aux prises de décisions relatives à son bien-être et à sa santé.

Faits saillants :

1- Cette question d'éthique est posée par un intervenant dans les écoles du dos, un expert dans la physiologie de la douleur lombaire.

2- Le client mentionné est un travailleur forestier. Il souhaite éviter la chirurgie mais considère sa condition comme suffisamment "incapacitante" pour ne plus souhaiter retourner travailler dans le bois. Il veut plutôt réorienter sa carrière.

3- Ce client a été diagnostiqué par un neurochirurgien comme ayant une triple hernie discale associée à un syndrome de souffrance radiculaire. Un diagnostic supporté par une correspondance étroite entre l'imagerie médicale et l'examen clinique. Le neurochirurgien a suggéré la chirurgie mais avant l'intervention et comme dernière chance, il a conseillé l'École du Dos.

4- Ce diagnostic constitue habituellement un critère d'exclusion pour participer aux Écoles du dos. Les chances de réhabilitation oscillent seulement entre 15 et 20 %.

5- La chirurgie offre aux alentours de 60% de chances d'améliorer sa condition. À cause de la nature multiétagée des hernies, la chirurgie présente aussi un risque d'environ 40 % soit de ne rien changer, soit d'empirer son état.

6- Ce client est couvert par une assurance (CSST) qui va l'indemniser s'il ne peut reprendre son travail antérieur (son invalidité probable, si le client est évalué par un expert, devrait se situer entre 10 et 15%). Dans ce cas, le client est encouragé à réorienter sa carrière pour trouver un emploi compatible avec ses limites physiques.

Commentaires en réponse à la question: est-il éthique de montrer à un client comment ne pas améliorer sa condition au tout début d'une École du dos?

D'abord un bref résumé du concept "d'éthique".

Il n'existe toujours pas de consensus universel regardant les normes d'éthique. Comme dans bien d'autres disciplines, il existe différentes théories à partir desquelles pondérer les conduites humaines.

Par exemple, certains auteurs maintiennent que les jugements éthiques devraient s'intégrer dans une théorie unifiée de la moralité (Clouser & Gert, 1990). Par conséquent, toutes nos actions devraient être validées à l'échelle de "LA VÉRITÉ".

Cependant d'autres auteurs supportent une théorie constructiviste de l'éthique. Une théorie incidemment congruente avec les bases théoriques de l'École Interactionnelle du dos. Cette perspective maintient qu'il n'existe pas une seule théorie éthique normative à partir de laquelle valider "le vrai ou faux" d'un jugement associé à un traitement particulier. Ces "solutions morales et correctes" constituent en fait des constructions sociales. Ceci signifie qu'une conduite "bonne ou mauvaise" est déterminée à partir de normes reflétant un certain consensus établi par des interactions sociales (Holmes, 1990). Des exemples de tels consensus : les lois, les règlements, les codes de déontologie, les coutumes religieuses, les pratiques professionnelles corporatives, les groupes de pressions, les déclarations de principe des agences gouvernementales, les polices institutionnelles (formelles et informelles), les normes établies par les équipes de travail, etc.

Maintenant pour répondre à la présente question, jetons un coup d'oeil sur certains des repères éthiques établis à partir de consensus sociaux.

L'autonomie du patient : Aujourd'hui, la loi donne clairement à l'individu le droit de participer aux décisions associées aux traitements concernant sa santé. Un individu a même le droit de refuser un traitement qui pourrait prolonger sa vie. Aucun traitement ne peut être donné sans son consentement. Ce consentement doit être éclairé et sans contrainte. Cependant, la reconnaissance de l'autonomie du patient constitue un standard relativement nouveau, un standard accepté socialement (en Amérique du nord) depuis une vingtaine d'années seulement. Le consensus traditionnel s'est établi plutôt autour de la notion du "bienfaisance".

La bienfaisance : Ce repère signifie que d'autres (comme les intervenants socio professionnels) décident des traitements à offrir en visant, de leur point de vue, le " meilleur intérêt " du patient. Le processus associé à ces décisions paternalistes cache souvent un manque de communication entre le thérapeute et son client en ce qui concerne le diagnostic, le pronostic et le choix des traitements.

La justice distributive (allocation équitable des ressources) : Ce repère éthique concerne les standards permettant de partager entre nous les ressources communes. Il devient de plus en plus important au Québec alors que nous vivons des réductions dans les dépenses sociales ou de santé. La loi du Québec donne à chaque individu le droit de recevoir "de façon soutenue et personnalisée, des services sociaux et de santé qui soient scientifiquement, humainement et socialement appropriés." En pratique, ce sont les médecins et les établissement de santé qui déterminent si un traitement est " approprié ". Pourtant, beaucoup d'auteurs affirment que la détermination d'un "traitement approprié" reflète les valeurs de celui qui le propose. Ainsi, il devient essentiel que l'individu participe dans la détermination de la pertinence du traitement offert.

Intégrité de l'intervenant socio professionnel : L'intervenant doit certes concilier les exigences déontologiques de sa profession et celle de son propre code moral. Cependant, il est important de ne pas confondre une préoccupation légitime à l'égard de l'éthique professionnelle et personnelle de l'intervenant avec "l'obligation morale de traiter". En plus, la préséance de l'opinion de l'intervenant ne doit pas usurper les prérogatives décisionnelles de son client.

Il est aussi important de noter que ces repères peuvent entrer en conflit entre eux et aboutir à des dilemmes éthiques.

Appliqués à la question, ces repères éthiques permettent de conclure comme suit :

1- Le principe du consentement éclairé (associé à l'autonomie du patient) confère au client le droit à l'information afin de choisir ou non une chirurgie ou même de suivre ou non un traitement de type École du dos. Cette information inclut les stratégies pertinentes pour diminuer ou aggraver sa triple hernie discale et les souffrances radiculaires qui en découlent. Comme le mentionne le Dr Jacques Charest, cette information constitue un puissant moyen pédagogique pour apprendre à s'auto-traiter. C'est cette information qui, à tout fin pratique, a été communiquée au client.

2- L'intervenant semble aussi avoir discuté avec le client des bénéfices et des risques de se présenter devant l'examinateur de la compagnie d'assurance à son plus bas et à son plus haut niveau de douleur liée à sa triple hernie discale et à ses souffrances radiculaires.

Si le client doit recevoir le traitement le plus approprié en regard de son état et si son autonomie est basée sur une information pertinente, ne doit-il pas aussi avoir accès à l'information concernant les standards mis de l'avant par les examinateurs de la CSST pour déterminer ce qui constitue un "traitement approprié"?

3- Ceci amène une nouvelle question, pertinente dans ce cas: pour qui travaille l'intervenant? Est-il tenu de travailler pour défendre les meilleurs intérêts de son client? Les meilleurs intérêts de la CSST? Les meilleurs intérêts de son employeur?

Fait intéressant à noter : les réponses des praticiens relatives au cas discuté ici dévoilent à la fois la perception de leurs responsabilités par rapport au client versus la perception de cette responsabilité par rapport à la compagnie d'assurance publique qu'est la CSST.

Sarah Shidler, J.D., Ph.D.